Morphologie et lexicologie


La morphologie flexionnelle 2

Le cas

Le français a perdu pour la plupart le système des cas du latin. Les terminaisons nominative, accusative, etc. ont été remplacées en français par l'ordre. Ainsi, nautam regina amat 'la reine aime le marin', où regina est le sujet et nautam l'objet direct, est représenté en français par l'ordre: la reine aime le marin. Mais les distinctions de cas existent toujours en français dans le cas des pronoms, comme l'illustre le tableau suivant:

Sujet Objet direct Objet indirect
je me me
il le lui

Au-delà de la distinction entre sujet, objet direct et objet indirect, le français possède également une opposition entre formes toniques et formes atones. Les premières peuvent exister de façon autonome (p.ex. Qui est là? Moi.) tandis que les formes atones sont attachées à un verbe sous forme de clitique (p.ex. elle me voit).

Il faut aussi distinguer la fonction grammaticale du cas de la fonction sémantique du rôle thématique qui indique une relation entre le verbe et ses arguments, comme l'illustrent les formes en gras dans le tableau suivant:

Rôle Exemple
Agent Jean donne un coup de pied au ballon.
Percepteur Jean entend la chanson.
Thème Jean donne un livre à Micheline.
Bénéfacteur Jean donne un livre à Micheline.
Instrument Jean ouvre la voiture avec sa clé.

La plupart des rôles thématiques sont indiqués par la position dans la phrase (avant le verbe, dans le cas de l'agent) ou par un mot outil comme à.

L'aspect

Comme nous l'avons vu, le verbe représente la réalité de façon 'cinématique', et par conséquent, tient compte du passage du temps. Cette représentation temporelle se fait, entre autres choses, dans le sens du verbe lui-même, au moyen de l'aspect lexical, qui capte le déroulement de l'action du verbe. Ainsi, un verbe comme dormir peut représenter une certaine durée, tandis qu'un verbe comme éternuer désigne un phénomène qui occupe très peu de temps. On a tendance à distinguer plusieurs aspects en français:

Aspect Exemple
Duratif Pierre dort.
Inchoatif (début d'une action) Pierre s'endort.
Ponctuel (un seul instant) Pierre trébuche.
Itératif (la répétition) La lumière clignote.

En fait, il est possible pour un même verbe d'assumer plusieurs aspects, selon le contexte. Ainsi, le verbe éternuer est de nature ponctuelle, mais on peut dire Pierre a éternué toute la matinée et changer l'aspect en itératif.

Dans le discours, l'aspect lexical se combine avec l'aspect grammatical, porté par la flexion, qui permet de faire une distinction entre, par exemple, les actions accomplies et les actions non accomplies, comme on peut le voir par les exemples suivants:

  1. Marie a bien dormi.
  2. Marie dormait.

En (1), le passé composé véhicule l'aspect accompli: on sait que l'action de dormir est terminée. Par contre, en (2), l'imparfait porte l'aspect non accompli: l'action dure toujours.

Une autre distinction aspectuelle est portée par le -r- dans des formes comme Elle prendra le train. où la présence du -r- signale un aspect conjecturé.

Il est important de noter que le présent ne porte pas d'aspect, ce qui explique le fait qu'on peut remplacer tous les autres aspects par le présent. Ainsi, à la place de Hier, on se parlait et..., on peut dire Hier, on se parle et....

Le temps

Si l'aspect représente le déroulement d'une action dans le temps, le temps situe un phénomène par rapport au moment de communication. Beaucoup d'information temporelle est portée par les adverbes et par les prépositions: Hier, dans deux jours, après la pause, avant de partir, etc. Mais en l'absence de marques de la sorte, des phénomènes aspectuels peuvent fournir des indices du moment dont il est question. Ainsi, si on dit Nous partirons dans deux minutes, le groupe dans deux minutes signale l'avenir, mais en l'absence du groupe, Nous partirons, par son aspect conjecturé, signale à l'interlocuteur que le départ aura lieu à l'avenir.

De façon analogue, le passé composé, par son aspect accompli, peut renvoyer au passé. Ainsi, la phrase J'ai vendu mon vélo, suggère que la vente a eu lieu dans le passé. Mais la corrélation n'est pas parfaite, comme l'illustrent les exemples suivants:

  1. Je voulais te parler.
  2. Si tu gagnais la loterie, tu pourrais quitter ton emploi.
  3. Elle dormait tranquillement.

Ici, malgré l'utilisation de l'aspect non accompli dans tous les cas, on se trouve au présent en (2), au futur en (2) et au passé en (3). De tels exemples illustrent que le rôle aspectuel de l'imparfait dépasse le simple non accompli et consiste en fin de compte à signaler qu'un phénomène se trouve non pas au premier plan mais sur un plan secondaire, par la politesse (en 1), une possibilité non nécessairement réalisée (en 2), ou une description (en 3).

La voix

Dans sa version la plus simple, on peut représenter l'action verbale comme suit:

voix_active

Ici, un agent fait une action sur un patient. Un exemple en français: Marie a trouvé les clés. L'ordre ici met en valeur et l'action et les deux arguments (Marie et les clés. C'est un exemple de la voix active, où le rôle de l'agent est rendu explicite. Par contre, le français offre une autre possibilité dans une phrase comme Les clés ont été retrouvées (par Marie). Ici, le rôle de l'agent est réduit à celui d'un instrument, et peut même disparaître (Les clés ont été retrouvées). On peut représenter cette voix passive ainsi:

voix_passive

La différence entre les deux voix est marquée syntaxiquement par la présence ou l'absence du sujet, et par sa position, et sur le plan morphologique par la flexion du verbe. À la voix passive, le verbe est précédé par le verbe être fléchi au temps correspondant à la voix active. De façon générale, la voix est donc un mécanisme pour signaler l'importance relative des arguments du verbe.

Le mode

La langue est un outil qui nous permet de parler non seulement de ce qui existe (le réel), mais aussi de ce qui n'existe pas (l'irréel). C'est la dimension du mode qui porte cette distinction. En français, on peut distinguer au moins trois modes verbaux, comme l'illustre le tableau suivant:

Mode Réalité Exemple
Indicatif réel Tu pars.
Subjonctif irréel Il est impossible que tu partes.
Impératif Transition irréel ==> réel Pars.

Il est à noter que l'emploi d'un mode dépend de la perception qu'on a d'une situation. Ainsi, on pourrait envisage une conversation comme: A: Elle arrivera ce soir. B: Non, il est impossible qu'elle arrive ce soir. Peut-être demain. A: Non, je suis certain qu'elle arrivera ce soir.

Quelques phénomènes morphologiques supplémentaires

Au début de notre discussion de la morphologie, nous avons adopté comme modèle provisoire l'idée que les morphèmes sont des unités de forme et de sens qui se combinent dans une sorte de chaîne. Par la suite, nous avons vu qu'il faut étendre ce modèle pour tenir compte des allomorphes, où un même morphème peut prendre différentes formes selon le contexte. Nous allons développer ce modèle davantage ici pour tenir compte de quelques autres complications.

D'abord, il faut reconnaître qu'une opposition peut être neutralisée. En d'autres termes, une opposition qui existe dans un contexte n'est plus visible dans un autre, comme l'illustre l'exemple suivant:

  1. Je le vois.
  2. Je la vois.
  3. Je les vois.

Ici, on voit que l'opposition entre masculin et féminin qui se manifeste au singulier entre (1) et (2), est neutralisée au pluriel, comme en (3), où on n'a que les.

En outre, on constate que la correspondance simple entre une unité de sens et une unité de forme n'est pas toujours respectée, comme l'illustrent les exemples suivants:

  1. chat+s
  2. parl+e

Ici, si -s porte un seul sens (le pluriel), -e en porte plusieurs (3e personne, présent, indicatif, singulier) sans qu'il soit possible d'attribuer chaque sens à un seul et unique élément formel. On parle alors de syncrétisme.

Contrairement au syncrétisme, où une forme porte plusieurs sens, on peut observer des cas de supplétisme, où deux allomorphes d'une même série sont sans relation entre eux. Ainsi, dans le cas du verbe aller, on peut trouver plusieurs bases distinctes: all-, va, ir-, où toutes portent le même sens. Un tel cas s'oppose au cas plus simple comme chanter, où la même base (chant- se trouve dans toutes les formes du verbe.

Finalement, on peut trouver des cas où toutes les formes d'une série ne sont pas manifestées. Par exemple, si le verbe chanter peut être conjugué à toutes les personnes (je chante, tu chantes...), un verbe comme falloir n'admet que la troisième personne (il faut, il fallait, il faudra). Le paradigme est donc défectif.


© 2014, Greg Lessard
Département d'Études françaises, Queen's University, Canada
Courriel: greg.lessard@queensu.ca
Notes sur la distribution