Morphologie et lexicologie


Les relations sémantiques

Le critère de l'implication

Nous avons vu qu'il est possible de représenter les systèmes sémantiques au moyen de l'analyse componentielle. Par contre, cette approche ne révèle pas la nature des relations entre les termes d'un système. Nous allons voir maintenant une approche qui permet de pallier à cette lacune. Elle est basée sur un critère logique, celui de l'implication. Regardons le tableau suivant:

Relation  Sens
A --> B A implique nécessairement B, mais B n'implique pas nécessairement A
B --> A A n'implique pas nécessairement B, mais B implique nécessairement A
A <--> B A implique nécessairement B, et B implique nécessairement A
A <-/-> B A n'implique pas nécessairement B et B n'implique pas nécessairement A

On peut utiliser ces relations pour identifier une série de relations de sens. La première de ces relations s'appelle l'hyponymie.

L'hyponymie

Nous avons vu qu'une définition par inclusion relie un mot à définir à une classe plus générale. Cette relation se trouve non seulement dans les définitions mais aussi entre des mots de la langue, comme l'illustre l'exemple suivant:

hyponymie

Comme on peut le voir, la relation d'hyponymie implique deux termes:

On voit aussi qu'un même terme peut être l'hyperonyme d'un terme plus spécifique et l'hyponyme d'un terme plus général. Dans les deux cas, la relation entre l'hyponyme et l'hyperonyme est celle de l'implication unidirectionnelle. L'hyponyme implique nécessairement l'hyperonyme, mais l'hyperonyme n'implique pas nécessairement l'hyponyme. Dans le tableau:

Un même hyperonyme peut même posséder plus d'un hyponyme, comme l'illustre la figure suivante:

arbre_hypnonymique

Les termes qui sont hyponymes d'un même hyperonyme et qui ne s'impliquent pas les uns les autres (ceci est une jupe n'implique pas ceci est une chemise et vice-versa) s'appellent des co-hyponymes. La structure qui comprend un hyperonyme et ses co-hyponymes s'appelle un arbre hyponymique. Bien entendu, comme nous le montre la figure, un arbre hyponymique peut avoir plusieurs niveaux.

Le critère d'implication et la synonymie

Nous venons de voir que les co-hyponymes ne s'impliquent pas et que les hyponymes et les hyperonymes ont une relation d'implication unidirectionnelle. Or, une autre possibilité existe: une relation d'implication mutuelle, comme l'illustre la figure suivante:

implication_synonymes

Ici, par exemple, ceci est un ferryboat implique nécessairement ceci est un traversier, et vice-versa. Par contre, on remarque que malgré cette relation d'implication mutuelle, il peut exister d'autres différences entre deux synonymes. On peut identifier, au minimum, les différences suivantes:

À la lumière de ces différences, on considère parfois qu'il n'existe pas de synonymes parfaits, c'est-à-dire, de termes qui peuvent se remplacer dans tous les contextes, sans changer le sens ou les dimensions que nous venons de voir. Ceci dit, il faut reconnaître que dans des contextes particuliers, on peut trouver des paires de mots qui jouent essentiellement le même rôle et qui peuvent se remplacer, comme l'illustrent la phrase suivante:

Après avoir traversé la cuisine, ils pénétrèrent dans la chambre, basse, noire, à peine éclairée...
(Guy de Maupassant, Le vieux)

dans laquelle on peut remplacer pénétrèrent par entrèrent et noire par sombre. En fait, le jeu de la synonymie en contexte représente un vaste domaine d'étude à l'intérieur de la stylistique.

La méronymie

Beaucoup des phénomènes de la vie sont complexes, dans le sens où on peut y identifier des parties composantes à l'intérieur d'un tout, comme l'illustre l'exemple suivant:

meronymie_main

Ici, l'holonyme (le tout) est composé de partonymes (les éléments constitutifs). La relation entre holonymes et partonymes s'appele la méronymie. Comme dans le cas de l'homonymie, plusieurs niveaux de méronymie sont possibles: ainsi, la main fait partie du corps, et le doigt peut être distingué en phalanges, ongles, etc.

On peut trouver des relations de méronymie dans plusieurs contextes, y compris les objets complexes, les groupes de personnes (p.ex. les équipes, où chaque membre a une désignation), et les concepts complexes (p.ex. l'activité qu'on appelle une élection comprend des parties comme la campagne électorale, le scrutin, etc.). Dans tous les cas, on peut identifier les partonymes en déterminant si la phrase X fait partie de Y peut s'appliquer.

Il faut noter aussi que la méronymie est tout à fait distincte de l'hyponymie: dans le premier cas, il est question d'une partie d'un phénomène plus complexe, tandis que dans le deuxième, il est question d'une sous-classe.

L'antonymie

Les êtres humains ont une forte tendance à diviser le monde en classes, et assez souvent cette division est binaire. On distingue le bien et le mal, le proche et le lointain, le tôt et le tard, etc. Le phénomène linguistique basé sur une telle division binaire s'appelle l'antonymie, et les membres d'un système antonymique des antonymes.

Il est possible de représenter l'antonymie au moyen du critère de l'implication. Plus spécifiquement, l'antonymie représente une situation de co-hyponymie binaire, où l'hyperonyme n'a que deux co-hyponymes, comme l'illustre la figure suivante:

antonymie

Selon ce modèle, chaque antonyme implique l'hyperonyme, mais n'implique pas l'autre antonyme. Ainsi, grand implique taille (si quelque chose est grand, il possède une taille) mais non pas petit (si quelque chose est grand, il n'est pas petit, et vice versa).

Il est possible de trouver plusieurs sous-classes d'antonymie, notamment:

Ces sous-classes peuvent être distingués par l'application d'une série de tests. Ainsi, l'antonymie scalaire suppose l'existence d'une échelle. Par conséquent, si quelque chose est grand, il n'est pas petit, et vice versa, mais quelque chose peut être ni grand ni petit (de taille moyenne), et dire que quelque chose n'est pas grand n'implique pas qu'il soit petit. En outre, l'existence de l'échelle a comme conséquence qu'on peut utiliser des formes comme plus et moins pour faire référence à une norme de comparaison. Ainsi, on peut dire qu'un chat est plus grand qu'une souris et qu'une souris est plus petite qu'un chat.

Par contre, la complémentarité est basé sur la perception d'une réalité comme composé de deux états possibles, sans échelle. Par conséquent, nier un des termes revient à affirmer l'autre. Ainsi, si quelque chose n'est pas vrai, il est faux, et vice versa, et on ne dira pas que quelque chose n'est ni vrai ni faux. En outre, la complémentarité enlève en principe la possibilité de degrés: on ne dira pas plus vrai ou plus faux. (En fait, nous verrons dans un instant que les être humains peuvent enfreindre ce principe. C'est que l'antonymie n'est pas une caractéristique de la réalité, mais plutôt une sorte de filtre que nous utilisons pour envisager la réalité, un peu à la manière des déterminants dans le cas de la quantification.)

Entre l'antonymie scalaire et la complémentarité, on peut identifier une troisième possibilité, la complémentarité scalaire. Les exemples de complémentarité scalaire, comme plein et vide, comprennent la notion d'échelle (on peut dire plus plein, moins vide, ni plein ni vide), mais contrairement à l'antonymie scalaire, la complémentarité scalaire comporte l'idée d'une limite. On peut dire d'une bouteille qu'elle est tout à fait vide, ou tout à fait pleine, mais non pas d'un chemin qu'il est tout à fait long.

Comme nous venons de mentionner, on peut voir l'antonymie comme une sorte de filtre par lequel on envisage la réalité. À cause de cela, il est possible d'utiliser des antonymes scalaires de façon binaire, et de donner un sens d'échelle à des termes complémentaires, comme l'illustrent les exemples suivants:

  1. Ton idée n'est pas bête!
  2. Elle est très enceinte.

Ainsi, en (1), l'utilisation d'une exclamation fait que nier un des bouts de l'échelle implique qu'on se trouve à l'autre. L'exclamation signifie en fait que l'idée est très intelligente. Et en (2), même si enceinte et non enceinte sont des termes complémentaires (on est dans l'un ou l'autre des deux états), la phrase peut être utilisée pour parler d'une femme qui est sur le point de donner naissance, impliquant ainsi la notion d'échelle.

Les sens multiples

Jusqu'à présent, nous avons agi comme si chaque mot n'avait qu'un seul sens. Mais en fait, la réalité est beaucoup plus complexe, comme l'illustrent les exemples suivants:

  1. Ce livre est intéressant.
  2. J'ai déchiré le livre en deux.

Malgré l'existence d'une même forme (livre), on a deux sens distincts, 'le contenu' d'un livre en (1) et 'objet physique' en (2). Et ces deux sens se trouvent dans tous les autres mots qui désignent un livre, comme roman, annuaire, encyclopédie, etc. De façon analogue, les noms de légumes peuvent être utilisée pour nommer ou la plante (je viens de planter des carottes) ou la substance comestible (Ces carottes sonts délicieuses!).

On peut distinguer les différents sens au moyen de chiffres. Ainsi, on aurait livre1, livre2, et ainsi de suite. La question qui se pose est la suivante: comment établir les relations entre les différents sens? Une telle étude formerait l'objet de tout un cours. Dans ce qui suit, nous allons toucher seulement à l'essentiel.

Polysémie et homonymie

À travers le temps, les mots acquièrent des sens nouveaux et en perdent aussi. Par exemple, à l'origine, arriver signifiait 'toucher à la rive' et s'utilisait surtout dans un contexte maritime. Mais à travers le temps, le sens s'est étendu pour s'appliquer à toutes les destinations, physiques ou même abstraites. Ainsi, on peut dire Nous arrivons à Montréal, ou même, Nous arrivons à la fin du cours.

Certaines des relations entre deux sens d'un même mot restent accessibles aux locuteurs d'une langue à un moment donné. C'est le cas de livre, que nous venons de voir. D'autres deviennent invisibles. Ainsi, le mot moderne toilette est basé sur la notion d'un morceau de toile sur lequel on disposait les éléments de maquillage. Par extension, le mot est venu à signifier l'action de se maquiller et l'endroit où on se maquille, mais seuls les linguistes sont conscients de ces liens.

Pour distinguer ces deux états, on utilise la distinction suivante:

Pour conclure

Nous avons vu que les phénomènes lexicaux et morphologiques sont extrêmement complexes. Par contre, trois principes sont à retenir dans cette complexité:


© 2014, Greg Lessard
Département d'Études françaises, Queen's University, Canada
Courriel: greg.lessard@queensu.ca
Notes sur la distribution