Morphologie et lexicologie


Les origines du français

Le langage est une des caractéristiques fondamentales de l'être humain. Il est également un phénomène extraordinairement complexe qui met en jeu des facteurs sociaux, biologiques, physiologiques, psychologiques et symboliques.

On ne peut séparer le développement de l'espèce humaine du développement du langage, et vice versa. Nous allons donc commencer par un survol de trois choses:

L'évolution de homo sapiens

Un ensemble de données génétiques et archéologiques nous incitent à croire que l'espèce homo sapiens a vu ses débuts en Afrique il y a environ 200,000 ans. Une note en passant: il est maintenant bien établi que homo sapiens n'est pas la seule espèce d'hominidé qu'on a vue sur la terre. Qu'on pense aux Néanderthaux, entre autres. Mais nous allons limiter notre perspective ici à homo sapiens.

Ces proto-humains auraient quitté l'Afrique il y a environ 60,000 ans et depuis ont couvert la terre.

Les migrations d'homo sapiens

Même s'ils ont une parenté génétique importante avec d'autres mammifères, et surtout avec les primates, les humains se distinguent de plus en plus des autres par un ensemble de différences. Entre autres:

Plusieurs autres espèces possèdent l'un ou l'autre de ces traits. Ainsi, les dauphins ont une capacité cranienne importante, certains singes et certains oiseaux sont capables d'utiliser des outils, plusieurs espèces ont des structures sociales complexes, quelques espèces comme les abeilles ont un langage rudimentaire, et certaines espèces comme les baleines et les loups sont capables de coordonner leurs actions dans la chasse. Mais seule l'espèce humaine les cumule tous.

La capacité symbolique des humains

La capacité symbolique est basée sur l'établissement d'un rapport entre deux choses, l'une présente et l'autre absente. Ainsi, si je dessine un arbre, il y a une chose présente, mon dessin, qui signifie, et une chose absente, un arbre spécifique, ou l'idée générale d'un arbre, qui est signifié. Même chose si je dessine une carte, si j'écris des notes de musique, si je produis un roman, ou même une recette ou une note.

La capacité symbolique exige également l'accès à la notion du temps. Les êtres humains sont capables de planifier des événements, de prévoir des éventualités, et aussi de se souvenir d'événements passés. Nos systèmes pour le faire sont même extrêmement complexes. Prenez une phrase comme:

Si j'achète un billet de loterie demain matin en route pour l'université, je pourrais gagner une fortune et dans 10 ans je serais sur une plage au sud.

Une telle manipulation est inaccessible aux petits enfants, et également aux animaux. Pour le tester, trouvez un chien ou un chat et prononcez la phrase suivante:

Si vous sautez trois fois en l'air demain matin, vous aurez du steak le lendemain.

Les chances d'observer de tels sauts sont minimes...

Quand on remonte dans l'histoire, on trouve un certain nombre d'objets qui témoignent du développement symbolique de nos ancêtres. Ainsi, on a retrouvé en Allemagne, une flûte en os qui date d'il y a environ 40,000 ans.

Une flute ancienne

On a également trouvé quelques figures humaines taillées dans la pierre ou dans l'os. Très souvent, ces figures représentent, avec exagération, la forme féminine, comme l'illustre la femme de Willendorf, qui remonte à environ 24,000 à 22,000 ans av. J.-C.

Willendorf

Vers la même époque, des homo sapiens ont créé d'extraordinaires tableaux dans des cavernes. L'exemple le plus célèbre est sans doute les cavernes de Lascaux en France, où on trouve une série d'images d'animaux:

Lascaux

Tous ces objets démontrent que l'espèce humaine a développé, relativement tôt, une capacité symbolique, une des conditions essentielles pour le développement du langage.

Les traces de l'origine du langage

Le langage est avant tout un phénomène oral, et il y a tout lieu de croire que nos ancêtres l'ont développé relativement tôt, sans doute en rapport avec les autres développements notés ci-dessus. Cela a requis plusieurs éléments. D'abord, comme nous verrons plus tard, l'articulation des sons du langage exige une configuration spéciale des organes d'articulation allant des poumons, aux cordes vocales, et aux éléments de la bouche. Il semblerait que malgré leur capacité de pousser des cris, les singes n'ont pas subi ce même développement.

Le langage exige également un contexte de communication. On produit un signale pour transmettre de l'information aux autres. Nous trouvons cette capacité chez plusieurs espèces, mais les humains l'ont associé à un haut degré à la coordination sociale. Ainsi, si vous avez soif, vous pouvez chercher un vers d'eau, ou bien vous pouvez faire bouger vos cordes vocales d'une certaine façon et si vous avez de la chance, un autre être humain vous apportera de l'eau.

Puisque les sons s'atténuent une fois prononcés, nous n'avons pas de trace de la langue parlée de nos ancêtres lointains. Par contre, ils ont fait un saut supplémentaire qui a donné une permanence à leurs productions linguistiques: ils ont développé des systèmes d'écriture.

Nous venons de voir des objets qui témoignent de la capacité symbolique des humains lointains. Mais qu'est-ce qui distingue ces productions de l'écriture? En fait, il s'agit d'un processus d'abstraction progressive. Prenons d'abord un dessin qui se trouve dans la palette de Narmer qui date du XXXIIe siècle avant notre ère.

Narmer

On y voit deux éléments: un poisson-chat et en-dessous un ciseau. Or, dans la langue de l'époque, la prononciation du nom du poisson-chat peut être représentée comme /n`>r/ et la prononciation du nom du ciseau /mr/. Lorsqu'on les combine, les deux prononciations donnent le nom du roi Narmer, auquel la palette est dédiée. En simplifiant beaucoup, on peut y voir une forme de rébus, où des images représentent un mot plus complexe lorsqu'on les prononce ensemble. On se sert des rébus dans les images héraldiques et aussi dans les jeux d'enfant. Par exemple, trouvez la signfication du rébus composé de deux mains. (Réponse: demain = deux mains.)

Les hiéroglypes représentent ainsi une transition entre les images symboliques et les images utilisées pour représenter les sons. Les hiéroglyphes égyptiens représentaient en fait un système mixte qui comprenait des rébus, des symboles qui indiquaient des consonnes, et des symboles utilisés pour représenter les classes sémantiques.

Une prochaine étape dans le développement de l'écriture était le développement d'un alphabet, où chaque symbole représente un son. Ce sont les Phéniciens, un peuple vivant sur la bande syro-palestinienne entre 5,000 et 300 av. J.-C. (voir http://www.larousse.fr/encyclopedie/divers/Phéniciens/137929) qui ont créé l'alphabet que nous utilisons aujourd'hui en français, avec certaines modifications. Ce développement a eu lieu entre le XVIIIe et le XIVe siècle av. J.-C. Voici un tableau de l'alphabet.

Narmer

Par la suite, les Grecs et d'autres peuples l'ont emprunté.

L'alphabet que nous utilisons n'est qu'un système parmi plusieurs dont on se sert pour représenter le langage. Ainsi, le chinois se sert d'un système idéographique, où chaque symbôle représente un concept, et les langues innuit se servent d'une écriture syllabique, où chaque symbole représente une syllabe.

En outre, la direction de l'écriture varie d'une langue à l'autre. Ainsi, en français, on écrit de gauche à droite, tandis que les langues sémitiques s'écrivent de droite à gauche et le chinois et le japonais du haut vers le bas. De même, la ponctuation et la division en phrases ou paragraphes peut varier d'une langue à l'autre. Ce qui est commun à tous les systèmes est l'utilisation de symboles graphiques pour représenter le sens avec un plus grand degré d'abstraction que dans le cas des images.

On pourrait supposer que l'écriture a été utilisée pour toutes sortes de fins, tout comme le système numérique. Mais pour que les traces de l'écriture ancienne nous parviennent, il fallait qu'elles soient inscrites sur des substances durables, comme la pierre, ce qui favorise les textes officiels. Mais il ne faut pas penser qu'il n'y avait que de l'écriture officielle aux époques anciennes. La meilleure preuve de la diversité des textes écrits anciens nous est fournie par les excavations à Pompéii et à Herculaneum, deux villes romaines détruites par un volcan en l'an 79.

Les langues indo-européennes

Le français fait partie d'un ensemble de langues apparentées qui s'appelle la famille indo-européenne.

Les langues indo-européennes

Il n'existe aucune trace directe de l'indo-européen, qu'on suppose originaire du sud de la Russie vers 4000-5000 ans avant J.-C. Comme le montre la carte, il existe un ensemble de sous-familles de l'indo-européen, caractérisées par des ressemblances plus fortes, comme les langues germaniques, qui comprennent l'allemand et l'anglais, les langues romanes, basées sur le latin, qui comprennent le français, l'italien, l'espagnol et d'autres, les langues celtiques comme l'irlandais et le gallois, etc.

Si on n'a jamais entendu parler un locuteur indo-européen, et si on n'a pas de textes écrits, comment sait-on que cette langue a existé? Les premières constatations d'une relation remontent à des philologues basés en Inde au 18e siècle, notamment Gaston-Laurent Coeurdoux, un jésuite français, et William Jones, un avocat anglais. Tous les deux ont remarqué des similarités frappantes entre une série de langues indépendantes, notamment le latin, le grec et le sanscrit, une langue sacrée de l'Inde. Par la suite, d'autres ont étendu les relations aux langues germaniques et à d'autres langues, créant ainsi la linguistique comparative. Pour comprendre ces relations, considérons le concept 'je porte', qui s'écrit pherō en grec, ferō en latin, biru en vieux irlandais, et bai'ra en gotique, la version antique de l'allemand. Sur la base de ce genre de ressemblances, sur des correspondances systématiques entre les sons, et sur des données sur les cultures, on a conjecturé l'existence du proto-indo-européen, une langue qui aurait été parlé il y a plus de 6000 ans, avant de se diviser en dialectes et par la suite en langues distinctes.

Les langues romanes

Par langue romane nous voulons dire une langue qui a le latin comme origine, comme le français, l'italien, l'espagnol, etc. Contrairement aux relations entre les langues indo-européennes, les relations entre les langues romanes sont attestées historiquement. Nous possédons un grand nombre de textes latins et dans les différentes langues romanes. En outre, la comparaison des différentes variétés fait voir des relations très claires, comme le montre le tableau suivant, tiré du site: http://indo-european.eu/wiki/index.php/Romance_languages#Vocabulary_comparison

Latin Français Italien Espagnol
liber (accusatif: librum) livre libro libro
vacca vache vacca vaca
familia famille famiglia familia
flos (acc.: florem fleur fiore flor
manus main mano mano
luna lune luna luna

La distribution géographique des langues romanes est illustrée par la carte suivante, tirée du site http://www.axl.cefan.ulaval.ca/monde/langues_romanes.htm

Les langues romanes

Nous verrons maintenant comment cette évolution a eu lieu dans le cas du français.

Du latin au français

Alors, comment est-ce que le latin a produit le français? Comme c'est souvent le cas, tout a commencé par une invasion. Les troupes de Jules César ont invahi entre 58 et 50 av. J.-C. ce qui s'appelait à l'époque en latin la Gallia, qui comprenait plus ou moins le territoire actuel de la France, habité par les Gaulois. Voici la description proposée par Jules César:

Gallia est omnis diuisa in partes tres, quarum unam incolunt Belgae, aliam Aquitani, tertiam qui ipsorum lingua Celtae, nostra Galli appellantur. Hi omnes lingua, institutis, legibus inter se differunt. Gallos ab Aquitanis Garumna flumen, a Belgis Matrona et Sequana diuidit. Horum omnium fortissimi sunt Belgae, propterea quod a cultu atque humanitate prouinciae longissime absunt, minimeque ad eos mercatores saepe commeant atque ea quae ad effeminandos animos pertinent important, proximique sunt Germanis, qui trans Rhenum incolunt, quibuscum continenter bellum gerunt. Qua de causa Heluetii quoque reliquos Gallos uirtute praecedunt, quod fere cotidianis proeliis cum Germanis contendunt, cum aut suis finibus eos prohibent aut ipsi in eorum finibus bellum gerunt. Eorum una, pars, quam Gallos obtinere dictum est, initium capit a flumine Rhodano, continetur Garumna flumine, Oceano, finibus Belgarum, attingit etiam ab Sequanis et Heluetiis flumen Rhenum, uergit ad septentriones. Belgae ab extremis Galliae finibus oriuntur, pertinent ad inferiorem partem fluminis Rheni, spectant in septentrionem et orientem solem. Aquitania a Garumna flumine ad Pyrenaeos montes et eam partem Oceani quae est ad Hispaniam pertinet; spectat inter occasum solis et septentriones.

qui se traduit ainsi:

((1) Toute la Gaule est divisée en trois parties, dont l'une est habitée par les Belges, l'autre par les Aquitains, la troisième par ceux qui, dans leur langue, se nomment Celtes, et dans la nôtre, Gaulois. (2) Ces nations diffèrent entre elles par le langage, les institutions et les lois. Les Gaulois sont séparés des Aquitains par la Garonne, des Belges par la Marne et la Seine. (3) Les Belges sont les plus braves de tous ces peuples, parce qu'ils restent tout à fait étrangers à la politesse et à la civilisation de la province romaine, et que les marchands, allant rarement chez eux, ne leur portent point ce qui contribue à énerver le courage : d'ailleurs, voisins des Germains qui habitent au-delà du Rhin, ils sont continuellement en guerre avec eux. (4) Par la même raison, les Helvètes surpassent aussi en valeur les autres Gaulois ; car ils engagent contre les Germains des luttes presque journalières, soit qu'ils les repoussent de leur propre territoire, soit qu'ils envahissent celui de leurs ennemis. (5) Le pays habité, comme nous l'avons dit, par les Gaulois, commence au Rhône, et est borné par la Garonne, l'Océan et les frontières des Belges ; du côté des Séquanes et des Helvètes, il va jusqu'au Rhin ; il est situé au nord. (6) Celui des Belges commence à l'extrême frontière de la Gaule, et est borné par la partie inférieure du Rhin ; il regarde le nord et l'orient. L'Aquitaine s'étend de la Garonne aux Pyrénées, et à cette partie de l'Océan qui baigne les côtes d'Espagne ; elle est entre le couchant et le nord.)

(Le texte et la traduction sont tirés du site: http://agoraclass.fltr.ucl.ac.be/concordances/caesar_dbgI/ de l'Université Catholique de Louvain.

Les troupes romaines parlaient à l'époque le latin vulgaire, ce qui veut dire le latin quotidien du peuple, distinct du latin officiel. Les Gaulois, eux, parlaient le gaulois, une langue celtique, qui a disparu vers le 5ième siècle.

Le latin est resté la langue officielle de la Gaule jusqu'en 476, la fin de l'empire romain, et le bas-latin, une version du latin populaire, s'est maintenu comme langue de la population par la suite. Une influence germanique s'est fait sentir dans le langage populaire, surtout dans le nord de ce qui serait plus tard la France. L'absence de cette influence dans le sud explique en partie les différences dialectales que nous observons aujourd'hui entre le nord et le sud de la France. Durant cette période, c'est la langue germanique qui est parlée par les nobles tandis que le peuple parle ce qui sera le français.

Cette situation de bilinguisme entre la langue romane héritée des Romains et le germanique a duré plusieurs siècles. Le statut des deux langues par rapport au latin est souligné par le Concile de Tours (en 813), où on demande aux prêtres de prêcher non pas en latin, qui n'est plus compris par le peuple, mais dans la langue du peuple, c'est-à-dire la langue romane rustique (c'est-à-dire, le gallo-roman) ou le tudesque.

La culture de la région s'est développée et a atteint son apogée sous Charlemagne, qui a fait beaucoup pour promouvoir son développement, par l'appui aux savants et par l'étude des textes latins classiques. En 800, Charlemagne est couronné Empereur, créant ainsi une certaine stabilité politique. Cela n'allait pas durer. Après sa mort, deux de ses trois petits-fils, Charles le Chauve et Louis le Germanique, ont conclu en 843 une entente contre leur frère Lothaire. Il s'agissait de diviser la région, qui comprend ce qui sera aujourd'hui la France, l'Allemagne et le nord de l'Italie, en trois parties, comme le montre la carte suivante:

Verdun Treaty 843

Le texte de cette entente a été conservé et représente un des textes fondateurs du français, les Serments de Strasbourg. Puisque les troupes de Charles parlaient la langue romane (héritée du latin), et ceux de Louis le tudesque (un parler germanique), le texte des Serments est bilingue. Chaque chef a prononcé son serment dans la langue des troupes de l'autre, et les troupes ont répondu dans leur langue maternelle.

Ainsi, Louis le Germanique déclare:

Pro Deo amur et pro christian poblo et nostro commun salvament, d'ist di in avant, in quant Deus savir et podir me dunat, si salvarai eo cist meon fradre Karlo et in aiudha et in cadhuna cosa, si cum om per dreit son fradra salvar dift, in o quid il mi altresi fazet, et ab Ludher nul plaid nunquam prindrai, qui meon vol cist meon fradre Karle in damno sit.

(Pour l'amour de Dieu et pour le peuple chrétien et notre salut commun, à partir d'aujourd'hui, en tant que Dieu me donnera savoir et pouvoir, je secourrai ce mien frère Charles par mon aide et en toute chose, comme on doit secourir son frère, selon l'équité, à condition qu'il fasse de même pour moi, et je ne tiendrai jamais avec Lothaire aucun plaid qui, de ma volonté, puisse être dommageable à mon frère Charles.)

Les étapes du français

Traditionnellement on distingue trois périodes du français. Du 9ième au début du 14ième siècle, on parle ce qui s'appelait à l'époque le roman et que nous désignons comme l'ancien français, qui a pris ses racines dans le gallo-roman, c'est-à-dire, la variété linguistique parlée en Gaule à partir du 3ième siècle. Nous possédons toujours quelques textes en ancien français, notamment la Séquence de Sainte-Eulalie (vers 880) et la Chanson de Roland (vers 1170). La lecture d'un extrait de ce dernier texte nous montre la parenté de l'ancien français avec le français moderne, mais également les écarts:

Carles li reis, nostre emperere magnes,
Set anz tuz pleins ad estet en Espaigne :
Tresqu’en la mer cunquist la tere altaigne.
N’i ad castel ki devant lui remaignet;
Murs ne citet n’i est remés à fraindre
Fors Sarraguce, k’est en une muntaigne.

Le moyen français

On désigne par moyen français la variété linguistique parlée en France au 14e et 15e siècles, une période caractérisée par la Guerre de Cent Ans, entre autres choses. Nous possédons plusieurs textes de l'époque, notamment la poésie de François Villon (1431-1463), dont voici un extrait de son célèbre Ballade des pendus:

Frères humains, qui après nous vivez,
N’ayez les cueurs contre nous endurciz,
Car, si pitié de nous pouvres avez,
Dieu en aura plustost de vous merciz.
Vous nous voyez cy attachez cinq, six :
Quant de la chair, que trop avons nourrie,
Elle est pieça devorée et pourrie,
Et nous, les os, devenons cendre et pouldre.
De nostre mal personne ne s’en rie,
Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre !

On remarque une plus grande similitude avec le français moderne, mais toujours des différences d'orthographe, de vocabulaire, de syntaxe et de morphologie.

Le français classique

La période du 16ième au 18ième siècle est caractérisée par d'importants changements culturels et aussi linguistiques. La Renaissance apporte un renouveau d'intérêt pour les langues classiques (le latin et le grec), et un grand nombre d'ajouts de mots spécialisés au français basés sur ces langues. En même temps, l'influence culturelle de l'Italie se fait sentir, accompagnée d'un grand nombre d'emprunts à la langue italienne (p.ex. banque)

En 1539, l'ordonnance de Villers-Cotterêts fait du français la langue officielle de la France. On possède de cette époque l'oeuvre de plusieurs écrivains, notamment Rabelais, qui a écrit Pantagruel (1532) et Gargantua (1534), du Bellay (1522-1560), qui a fait de la poésie et également le texte Défense et illustration de la langue française.

Le siècle suivant a vu une forte tendance de codification, par les travaux de Malherbe (1555-1628) pour régulariser la langue, par la création de l'Académie francaise (1635), et par la production de la Grammaire de Port-Royal (1660) par Lancelot.

Le français moderne

On applique le terme à toute la période du début du 18ième siècle à nos jours, mais cette période voit d'importants changements culturels. Signalons en particulier ce qu'on a appelé le Siècle des lumières (le 18ième), caractérisé par une tendance intellectuelle en faveur de la science et du savoir. Un des textes les plus importants de cette période est l'Encyclopédie, dont le premier volume apparaît en 1751. Tout cela mène à la Révolution (1789) qui remplace la monarchie et installe une vision séculariste de la France. Mais il reste que malgré ces changements, l'unité linguistique de la France était loin d'être faite à cette époque. Selon un rapport fait en 1794 par l'abbé Grégoire, la majorité de la population française parlait non pas le français, mais un dialecte (voir plus bas) ou une langue régionale. Grégoire prônait un fort appui au français officiel et une tentative d'anéantir les autres variétés linguistiques.

En même temps, à l'échelle de l'Europe, le français a connu sa plus grande influence, devenant la langue de culture et le véhicule pour l'échange d'idées. Cette influence va diminuer au cours du 19ième siècle face à l'influence montante de l'anglais.

Le français en Amérique du Nord

La colonisation du Canada a débuté au 16ième siècle mais a pris son plein essor au 17ième siècle. Entre 1608, date de la fondation de ce qui sera la ville de Québec, et 1763, date de la conquête du Québec par les troupes anglaises, environ 10,000 colons se sont établis au Canada, surtout sur les bords du Saint-Laurent.

Colonisation française

L'origine de ces colons a été étudiée. En ce qui concerne ce qui est aujourd'hui le Québec, on a découvert que la plupart des colons sont venus des régions côtières en France (comme la Normandie, le Saintonge), ou du centre, autour de Paris. Ces colons ont apporté avec eux leurs façons de parler, parfois assez différentes d'une région à l'autre. Une des conséquences de ces apports est une ressemblance entre des termes utilisés dans l'une ou l'autre des régions en France et un terme utilisé aujourd'hui au Québec. Ainsi, sur l'ALF, on découvre qu'on prononce la phrase Il mouille pour dire qu'il pleut, et qu'on dit la même chose au Canada.

Phénomène intéressant, il s'est créé une relative homogénéité linguistique dans ce qui sera le Québec. Avec l'augmentation de la population (environ 70,000 lors de la Conquête) cette homogénéité s'est maintenue, jusqu'à un certain point. Mais il existe toujours des différences de prononciation. Ainsi, entre la région de Québec et celle de Montréal, il existe une coupure isoglossique: les locuteurs originaires de l'ouest prononcent le r avec le bout de la langue, tandis que ceux de l'est utilisent le dos de la langue.

La population de ce qui est devenu le Bas-Canada a par la suite colonisé d'autres régions du Canada, comme le Haut-Canada (aujourd'hui l'Ontario), l'ouest du Canada, surtout le Manitoba, le Saskatchewan et l'Alberta, et aussi le nord-est de ce qui est devenu les États-Unis et la vallée du Mississippi, où on continue à trouver des noms français (pensez Détroit).

En fait, la colonisation francophone du Canada s'est faite à deux endroits: au Québec et dans les provinces maritimes. Port-Royal, aujourd'hui en Nouvelle-Écosse, a été fondé en 1604, quatre ans avant Québec. La population francophone de la région, qui s'appelait l'Acadie, s'est développée et s'est maintenu jusqu'en 1755, lorsque les troupes anglaises l'a déportée ou en France, en Angleterre, sur les côtes américaines et jusqu'en Louisiane (d'où l'étiquette Cajun pour les Louisianais). Un certain nombre sont revenus et habitent maintenant surtout sur la côte nord-est du Nouveau-Brunswick. Le parler des Acadiens de nos jours possède toujours un certain nombre de différences avec celui des Québécois.

À l'extérieur du Québec, l'avenir du français au Canada reste incertain. La plupart des locuteurs sont bilingues, l'appui légal et gouvernemental n'est pas toujours certain, et la place du français sur le marché linguistique devient de plus en plus petit.

Les apports externes: les emprunts

La plupart des langues ont tendance à puiser dans d'autres langues pour un certain nombre d'éléments linguistiques. Cela se passe surtout au niveau des mots : il est rare qu'une langue emprunte un élément grammatical à une autre. Ces éléments pris dans une autre langue s'appellent les emprunts. Au cours de son histoire, le français a emprunté des mots au latin, au grec (surtout dans les domaines scientifiques), aux autres langues (p.ex. samovar emprunté au russe, banque à l'italien), tomate emprunté à l'azteque (par la voie de l'espagnol) et orange, emprunté à l'arabe.

Quand on étudie les emprunts, on peut poser la question suivante: quelles sont les rapports de force entre les deux communautés ?

Dans certains cas, il s'agit d'un emprunt basé sur le simple contact entre deux cultures. Un élément puisé dans une autre culture peut amener sa désignation. De nos jours, dans un contexte mondial, nous utilisons en français une gamme de mots empruntés à d'autres langues, p.ex. tofu, pizza, cari, etc.

On parle alors de relations entre des adstrats.

Par contre, une communauté dominante sur le plan socio-économique peut prendre des mots à un peuple dominé, souvent dans un contexte colonial. Ainsi, en français et en anglais, on a emprunté un certain nombre de mots aux langues autochtones de l'Amérique du Nord: ouaouaron, achigan. On parle alors d'emprunts à un substrat.

Ou bien, une population dominée peut prendre des mots dans la langue du peuple colonisateur. On parle alors d'emprunts à un superstrat.Le français et l'anglais fournissent deux bons exemples d'emprunts, chacune ayant influencé l'autre. Cela s'est passé pour la première fois avec la Conquête normande en 1066. La population de l'Angleterre à l'époque parlait une série de dialectes qui allaient devenir l'anglais moderne, tandis que Guillaume et l'aristocratie conquérante parlaient ce qui deviendrait le français. Dans les années qui suivaient la Conquête, la langue de la cour, de l'administration et de la culture était celle des conquérants, tandis que le langage de la population est resté inchangé. Mais le contact entre les deux langues a laissé un grand nombre de traces sur l'anglais. Ainsi, des mots anglais actuels comme lake, river, justice, parliament ont tous une origine franco-normande. Au bout de quelques siècles l'anglais a établi sa dominance en Angleterre, mais les traces du français sont toujours là.

Sept siècles plus tard, après la Conquête du Québec, la langue du pouvoir, de l'administration et de l'industrie est devenue l'anglais au Canada, tandis que la population francophone continuait à parler français. Le maintien du français devait beaucoup à la croissance importante de la population francophone, qui a passé de 70,000 lors de la Conquête à environ 6 millions au 20ième siècle. Mais l'anglais a quand même laissé des traces importantes, sous forme de mots empruntés comme le boss, un hotdog, la sloche, etc. ou sous forme de calques (des expressions composées de mots français mais basées sur un modèle anglais, comme prendre une marche, un chien-chaud).


L'étymologie

Pour chaque mot d'une langue, on peut tenter de tracer son histoire. Ce genre d'étude s'appelle l'étymologie. La plupart des bons dictionnaires fournissent l'étymologie des mots qu'ils contiennent.


© 2014, Greg Lessard
Département d'Études françaises, Queen's University, Canada
Courriel: greg.lessard@queensu.ca
Notes sur la distribution