Morphologie et lexicologie


La langue dans la communauté

Le lexique d'une langue (c'est-à-dire l'ensemble de ses mots, groupements de mots et mécanismes de formation de mots) se maintient et se modifie par le partage. En d'autres termes, les êtres humains qui se trouvent en contact fréquent ont tendance à ajuster leurs vocabulaires pour assurer la communication efficace. On peut test cette hypothèse en introduisant dans une conversation un mot nouveau. Le plus souvent, les interlocuteurs vont questionner ce nouveau mot, et s'il est accepté, ils l'utiliseront.

Par contre, si deux individus, ou deux groupes, sont séparés par la distance, ou par des différences de contexte social, ou par d'autres facteurs, leurs façons de parler peuvent se distinguer de plus en plus. C'est un ensemble de facteurs de séparation, et leurs conséquences, que nous allons examiner dans ce qui suit.

La diversité dialectale en France

La distinction entre langue et dialecte n'est pas toujours facile. En simplifiant beaucoup, on peut dire que les dialectes d'une langue sont des variétés régionales (c'est-à-dire, qui varient selon l'espace) qui peuvent être comprises entre elles. Par contre, si les locuteurs dans un groupe ne peuvent pas comprendre ceux d'un autre, on parle de deux langues. Il s'agit évidemment d'une échelle. Le niveau de compréhension de l'autre peut varier. En outre, il se peut que pour des facteurs politiques ou sociaux, les membres d'un groupe préfèrent accentuer les différences afin de maintenir leur identité. Ainsi, le français parlé au Québec et le français parlé en France ont beaucoup d'éléments en commun, mais on retrouve des locuteurs qui insistent sur les différences plutôt que sur les ressemblances.

L'existence de dialectes est favorisée par les difficultés de communication. Si deux groupes ne peuvent pas communiquer facilement entre eux, il se développe des différences de prononciation, de choix de mots et de structures entre les deux. On peut situer ces différences de prononciation sur une carte, sous forme d'un atlas linguistique. Pour faire un atlas, on se présente dans chacun d'une série d'endroits dans une région, on trouve un locuteur qui a passé toute sa vie dans l'endroit qu'on étudie, et on demande au locuteur comment il ou elle nomme une série de phénomènes. Ces phénomènes peuvent être des choses (comment nomme-t-on une pomme?), des qualités (comment nomme-t-on le fait d'être fâché?) ou des actions (comment nomme-t-on le fait qu'il tombe de l'eau du ciel?). Par la suite, sur une carte de la région, on inscrit chacune des formes qu'on a trouvées, à l'endroit approprié.

C'est justement ce qu'on a fait en France à la fin du 19ième siècle pour créer l'Atlas linguistique de la France, communément nommé par la désignation ALF. Voici un petit extrait du ALF:

ALF

Source: J. Gilliéron, E. Edmont: Atlas Linguistique de la France, Paris, Champion, 1906

En regardant la carte, on peut noter des transitions entre une région où on trouve une forme particulière et celle où on trouve une forme différente. La ligne qui suit une telle transition s'appelle une isoglosse.

La plus grande distinction dialectale en France se situe entre ce qu'on appelle les langues d'oc au sud et les langues d'oïl au nord. La différence remonte très loin dans l'histoire de la France. Elle est due en bonne partie au fait que le nord a subi une forte immigration germanique et une forte influence politique germanique. (N'oublions pas que la langue maternelle de Charlemagne était le tudesque.) On peut voir les effets sur la carte suivante qui montre aussi les différents dialectes dans chaque région.

Langues d'oïl

Plus récemment, on a fait le même genre de travail au Canada pour faire l'Atlas linguistique de l'Est du Canada (ALEC).

Les variétés du français en Amérique du Nord

Comme nous l'avons déjà vu, la colonisation francophone du Canada s'est faite à deux endroits: au Québec et dans les provinces maritimes. Les deux populations on eu des trajets différents.

En ce qui concerne ce qui est aujourd'hui le Québec, on a découvert que la plupart des colons sont venus des régions côtières en France (comme la Normandie, le Saintonge), ou du centre, autour de Paris. Ces colons ont apporté avec eux leurs façons de parler, parfois assez différentes d'une région à l'autre. Mais il s'est créé une relative homogénéité linguistique dans cette population. Par la suite, quand des membres de cette population ont colonisé d'autres régions du Canada, comme le Haut-Canada (aujourd'hui l'Ontario), l'ouest du Canada, surtout le Manitoba, le Saskatchewan et l'Alberta, et aussi le nord-est de ce qui est devenu les États-Unis et la vallée du Mississippi, ils ont apporté avec eux leurs habitudes linguistiques et leur lexique. On a retrouvé une deuxième vague de colonisation au 19e siècle lorsqu'un nombre considérable d'ouvriers et ouvrières sont allées en Nouvelle-Angleterre pour travailler dans des usines. Certains sont restés, et les études sur leurs parlers montrent des ressemblances importantes avec le parler du Québec.

Dans le provinces maritimes, la colonisation a été faite surtout par des colons originaires du sud-ouest de la France. Il en résulte un certain nombre de différences lexicales qui se maintiennent jusqu'à nos jours. Ainsi, au niveau de la prononciation, un mot comme mer peut être prononcé /mar/, et un mot comme chose peut avoir la prononciation /ʃuz/. Au niveau de la conjugaison, on retrouve parfois la terminaison -ont, comme dans le cas de ils chantiont 'ils chantaient' et l'utilisation du passé simple. En outre, un contact développé avec l'anglais a amené un nombre important d'emprunts à cette langue.

Deux facteurs ont tendance à réduire la diversité dialectale en français canadien. D'abord, la scolarisation a tendance à promulguer un langage plus aligné sur la norme, surtout à l'écrit. En outre, surtout à l'extérieur du Québec, le taux élevé de bilinguisme avec l'anglais a tendance à faire disparaître les communautés francophones.

Les archaïsmes et les néologismes

Un facteur important de différenciation lexicale se trouve dans le fait que le lexique est en constante évolution : de nouveaux mots sont créés et des mots anciennes ont tendance parfois à disparaître. Pour s'en convaincre, il suffit de regarder un texte ancien. Prenons, par exemple un extrait du Discours de la méthode de Descartes, publié en 1637.

Descartes
<

Même dans ce court passage, on retrouve une orthographe différente de la nôtre.

Mais ces mouvements ne se font pas à la même vitesse dans toute une communauté. Il en résulte que certaines personnes vont utiliser des mots nouveaux que d'autres ne comprendront peut-être pas (on parle alors de néologismes, tandis que d'autres vont maintenir l'usage de mots que d'autres n'auront pas appris (on parle alors de archaïsmes.

Prenons les phrases suivantes:

  1. J'ai de la misère à terminer.
  2. Le chat m'a grafigné.
  3. Oublie pas de barrer la porte.
  4. Pas facile à pogner, ça.
  5. Arrête de conter des menteries!

Dans tous ces cas, il s'agit d'une expression considérée comme régionale ou vieillie en français standard (selon les dictionnaires) mais qu'on entend toujours au Canada.

Voyons un autre exemple en plus de détail:

Menterie. s. f. v. Parole ou discours qui affirme une chose pour vraye, quoy que celuy qui la dit la sçache fausse. C'est une menterie, une grande menterie, une franche menterie, une menterie manifeste. je l'ay surpris en menterie. forger, songer, dire une menterie. voilà de ses menteries. voyez qu'il a bien-tost trouvé sa menterie. il soustient effrontément une menterie. il n'escrit que des menteries.
(Dict. de l’Académie française, 1694)
MENTERIE est plus du style familier que Mensonge. On ne diroit pas, Le Démon est le père de la menterie, comme on dit, Le Père du mensonge.
(Dict. de l’Académie française, 1762)
MENTERIE , subst. fém.
Vx, pop. ou région. (Centre, Ouest, Canada). Mensonge. Conter, débiter, dire, faire, raconter une/des menterie(s); menteries abominables, vilaines. Quoi? qu'est-ce que nous avons inventé?... c'est les autres qui mentent, et c'est nous qu'on accuse de menteries! (Zola, Bête hum., 1890, p.91). Est-ce que tu t'imagines (...) qu'on te laissera chanter au tribunal toutes les menteries qui te passeront par la tête ? (Genevoix, Raboliot, 1925, p.114).
(Trésor de la langue française)

On peut remarquer qu'au 17e siècle, le mot est attesté sans aucune remarque négative par le Dictionnaire de l'Académie. Par contre, un demi-siècle plus tard, on insiste sur son statut 'familier', et au 20e siècle, le TLF parle d'un mot vieux, ou populaire ou régional, signe le la forme est maintenant devenu archaïque.

Une autre source de renseignements sur l'évolution du lexique se trouve dans les remarques formulées par les grammairiens au sujet des différences entre le bon usage et les emplois critiqués. L'un des plus importants grammairiens était Vaugelas (1585-1640). Voyons quelques extraits tirés de son ouvrage Remarques sur la langue française (1647)

vaugelas_oi vaugelas_hair vaugelas_vas

Quels renseignements peut-on tirer au sujet des changements du lexique sur les plans de la prononciation et du choix des mots?

Les dialectalismes

Comme le montre encore l'ALF, la France a pendant longtemps été caractérisée par une forte différence entre la langue du pouvoir, centralisé autour de Paris, et la langue du peuple, y compris les paysans dans différentes régions. On avait, à l'époque, conscience de ces différences. Ainsi, dans une scène célèbre de la pièce Dom Juan, Molière (1622-1673) met en scène un paysan qui s'exprime dans une version du parler populaire de l'époque. En voici un extrait:

Aga guien, Charlotte, je m’en vas te conter tout fin drait comme cela est venu : car, comme dit l’autre, je les ai le premier avisés, avisés le premier je les ai. Enfin donc, j’estions sur le bord de la mar, moi et le gros Lucas, et je nous amusions à batifoler avec des mottes de tarre que je nous jesquions à la teste : car comme tu sais bian, le gros Lucas aime à batifoler, et moi par fouas je batifole itou. En batifolant donc, pisque batifoler y a, j’ai aparçu de tout loin queuque chose qui grouillait dans gliau, et qui venait comme envars nous par secousse. Je voyais cela fixiblement, et pis tout d’un coup je voyais que je ne voyais plus rien. "Eh ! Lucas, ç’ai-je fait, je pense que vlà des hommes qui nageant là-bas. - Voire, ce m’a-t-il fait, t’as esté au trépassement d’un chat, t’as la vue trouble. Palsanquienne, ç’ai-je fait, je n’ai point la vue trouble, ce sont des hommes. Point du tout, ce m’a-t-il fait, t’as la barlue. Veux-tu gager, ç’ai-je fait, que je n’ai point la barlue, ç’ai-je fait, et que sont deux hommes, ç’ai-je fait, qui nageant droit ici ? ç’ai-je fait.

Source: Molière, Dom Juan

Puisque la plupart des colons arrivés au Canada venaient des provinces de la France, il n'est pas surprenant que le français parlé au Canada conserve un certain nombre de prononciations, de mots et de structures syntaxiques d'origine dialectale. On parle alors de dialectalismes dans le contexte canadien. C'est le cas, entre autres, des formes pour pomme de terre et pleuvoir que nous avons vu dans l'ALF, ainsi que d'autres comme garrocher (jeter), et achaler (importuner).

Les dimensions linguistiques selon l'âge

Les études sur le langage des enfants montrent qu'ils passent par une série d'étapes lors de leur acquisition de cette langue. Voyons d'abord un échantillon de conversation mettant en jeu un bébé (Grégoire) qui a presque deux ans, et sa mère:

Un exemple du corpus CHILDES

@UTF8
@Begin
@Languages:	fr
@Participants:	CHI Grégoire Target_Child, MOT Dominique Mother, 
		CHR Christian_Champaud Investigator
		@ID:	fr|champaud|CHI|1;9.28||||Target_Child||
		@ID:	fr|champaud|MOT|||||Mother||
		@ID:	fr|champaud|CHR|||||Investigator||
		@Time Duration:	14:22-15:10

		*MOT:	ah oui dehors il y a les voitures .
		%sit:	in front of the window pane
		*CHI:	voiture(s) .
		%act:	looks in the street
		*CHI:	maman .
		%act:	holds out his arms towards his Mother
		*CHI:	ehm .
		*MOT:	mon chéri .
		%act:	Mother takes Grégoire in her arms
		*CHI:	caca ?
		%gpx:	pointing to a piece of plastic bag, looking like a baby' s diaper
		*MOT:	c' est pas une couche, ça .
		*MOT:	c' est un sac .
		*CHI:	sac .
		*CHR:	ça ressemble .
		*CHI:	ça .
		*CHI:	cheveux Grégoire .
		%gpx:	pointing
		*MOT:	les cheveux de Grégoire on les a coupés .
		*CHI:	cheveux maman .
		*MOT:	hein on a coupé les cheveux pour qu' ils poussent .
		%act:	caressing Grégoiré s hair
		*CHI:	cheveux .
		*CHI:	est beau !
		*MOT:	tu est beau, oui .
		*CHI:	est beau !
		*MOT:	tu es très beau .

Source: Le corpus CHILDES

On constate une simplification importante du point de vue syntaxique, surtout en ce qui concerne l'utilisation des mots fonctionnels. Au fur et à mesure que l'enfant grandit, l'écart entre son langage et celui des adultes va diminuer. En même temps, on constate que le langage utilisé par les adultes pour s'adresse à l'enfant va aussi évoluer.

Les registres

Chaque contexte de communication impose un certain nombre d'attentes linguistiques. Ainsi, si on rencontre quelqu'un dans un contexte informel et on pose la question Comment ça va?, on s'attend en général à une réponse relativement courte et superficielle. Par contre, dans une conversation entre médecin et malade, une telle question devrait appeler une réponse beaucoup détaillée sur l'état de santé.

Entre autres choses, le niveau de formalité va imposer des choix d'expression. On parle alors de registre. Dans le cas d'une lettre, on peut choisir entre différents niveaux de formalité pour terminer, comme l'indique la liste suivante:

  1. Je vous prie d'agréer l'expression de mes sentiments les plus respectueux.
  2. Bien à toi,
  3. Salutations cordiales,
  4. Amitiés,
  5. À tantôt,
  6. Je vous prie d'agréer mes meilleurs sentiments.

Les locuteurs francophones n'auraient pas de difficulté à classer ces formules par leur degré de formalité. De façon générale, on distingue au moins trois niveaux de formalité:

Voyons le cas d'un discours prononcé par le président Nicolas Sarkozy en 2011:

Au temps de l'émancipation de l'Afrique, au temps de l'organisation a succédé celui de l'appropriation ; l'appropriation par le continent africain de son destin. Vous êtes l'objet d'une profonde mutation et c'est le moment de mettre à bas des idées fausses. Et parmi ces idées fausses, il y a celle-ci : l'Afrique en matière économique n'a pas échoué, l'Afrique enregistre des progrès remarquables. Le niveau de sa croissance, plus rapide que sa croissance démographique, est largement supérieur à la moyenne mondiale sur les dix dernières années. Les investissements directs étrangers sur le continent ont été multipliés par sept sur les huit dernières années. Si l'Afrique n'avait pas d'avenir, pourquoi tant de puissances non africaines investissent sur votre continent ? L'Afrique a un formidable dynamisme démographique. L'Afrique est la jeunesse du monde au moment où tant de pays font face au vieillissement. Votre marché intérieur est en pleine expansion. Votre sol et votre sous-sol sont riches. Tout est réuni pour le décollage économique du continent africain.

Source: Les amis de Nicolas Sarkozy

Que peut-on y déceler sur le plan des choix lexicaux et de la répétition?

Les dimensions sociolinguistiques

Outre les facteurs comme la région, l'âge et le registre, le langage, y compris le lexique, est influencé par une gamme de dimensions sociales et démographiques, y compris le sexe (les hommes ne parlent pas exactement comme les femmes), le niveau d'instruction (on constate des différences lexicales et syntaxiques qui sont souvent associées au niveau d'éducation). Par contre, l'analyse de ces facteurs est rendu complexe par leur multidimensionnalité: comment comparer le lexique d'une jeune femme montréalaise avec un niveau élevé de scolarité avec le lexique d'un homme âgé, peu scolarisé, qui a passé sa vie au nord du Québec? De telles analyses exigent des outils statistiques relativement complexes qui dépassent le cadre de ce cours.

Les langages spécialisés

La plupart des activités possèdent un lexique particulier. Ainsi, dans le domaine du hockey, on retrouve un ensemble de termes pour désigner les différents rôles: gardien, ailier, centre, les actions: passe, but, et les espaces : ligne bleue, centre, filet, entre autres. La recherche des langage spécialisés s'appelle la terminologie.

L'approche en terminologie est surtout onomasiologique; c'est-à-dire qu'elle passe du sens (les concepts à véhiculer) à la forme (les termes utilisés). Des banques de terminologique comme Termium permettent de capter la richesse des termes dans une langue comme le français ou l'anglais. Par contre, au-delà des termes, il y a également les contextes dans lesquels les termes sont utilisés, et leur agencement dans un texte. On peut le constater en examinant un texte comme le suivant, tiré du domaine de la sylviculture.

La sylviculture est l’art et la science de cultiver les forêts. Elle a pour objectif de faire évoluer les forêts en fonction des besoins de son propriétaire. Le sylviculteur veille principalement à l’établissement d’une régénération ainsi qu’à l’entretien et l’exploitation de la forêt. Il prend régulièrement des mesures sur l’âge, la composition, la densité et la vigueur des peuplements composant la forêt pour établir un diagnostic et identifier les interventions qui visent à améliorer son état ou développer le plein potentiel du boisé.

Une catégorie populaire de traitements sylvicoles auprès des propriétaires de boisés est la récolte partielle et périodique. On enlèvera alors le bois de moindre qualité, ou endommagé, afin d’améliorer la croissance et la qualité des arbres restants.

Une multitude de traitements sylvicoles existent et le sylviculteur, qu’il soit producteur forestier de longue date ou ingénieur forestier, saura choisir l’intervention permettant d’imiter la nature tout en accélérant son œuvre. En sylviculture, il est important de suivre la tendance naturelle des peuplements forestiers et de favoriser la croissance des essences forestières les mieux adaptées aux sols et au drainage en place. On ne gagne jamais à s’opposer à l’équilibre instauré par la nature.

Source: Fédération des producteurs forestiers

En examinant ce texte, que peut-on y découvrir en matière de termes et locutions spécifiques au domaine de la foresterie?


© 2014, Greg Lessard
Département d'Études françaises, Queen's University, Canada
Courriel: greg.lessard@queensu.ca
Notes sur la distribution