Morphologie et lexicologie


Un survol de la morphologie

La morphologie peut être définie comme l'étude des morphèmes, les unités minimales de forme et de sens. En d'autres termes, c'est un niveau entre d'une part les phonèmes comme /s/, /a/ etc. ou les lettres, qui ont une forme mais non pas de sens, et d'autre part le mot, et la phrase, deux structures complexes basées sur la combinaison d'unités de forme et de sens.

Pour commencer, il faut trouver une méthode pour identifier les morphèmes. Celle qu'on utilise habituellement s'appelle la commutation. Il s'agit de trouver, pour la suite de phonèmes ou de lettres qui pourrait former un morphème, au moins deux contextes distincts où la même forme possède le même sens. Prenons, par exemple, la suite de lettres:

thé

avec le sens 'boisson chaude produite par l'infusion de feuilles'. Pour trouver si c'est un morphème, il faut déterminer si cette forme avec ce sens se trouve dans au moins un autre contexte. En effet, en cherchant, on trouve la forme:

théière

avec le sens 'contenant pour le thé'. (Rappelons que nous mettons la forme des morphèmes en italiques et les sens entre guillemts simples.) En outre, la forme -ière avec le sens 'contenant' se trouve aussi dans un autre contexte: cafetière 'contenant pour le café'. Et café, avec le sens 'boisson chaude composé de graines moulues' se trouve tout seul dans des phrases comme Donne-moi un café. (Nous laissons de côté pour le moment le changement de café à cafe.) Le test de commutation nous a donc permis de démontrer l'existence de trois morphèmes:

Morphème Sens
thé 'boisson chaude produite par l'infusion de feuilles'
café 'boisson chaude composée de graines moulues'
ière 'contenant pour N' (où N = le nom de base: ici thé ou café)

Morphème ou pas?

Il peut être tentant de se baser strictement sur la forme quand on cherche un morphème. Prenons, par exemple, la séquence:

aille

qui se retrouve dans des phrases comme Il faut que j'aille à la banque.

À l'intérieur de cette séquence on trouve les suites ail et le. On sait que ail peut avoir le sens de 'plante en gousses qui sert à épicer les plats' et que le peut être l'article défini. Doit-on donc conclure que aille est composé de deux morphèmes? La réponse à cette question se trouve du côté du sens. Aille signifie 'se déplacer, dans la perspective subjonctive, à la première personne du singulier', et non pas 'plante en gousses qui sert à épicer les plats + article défini'. L'analyse en ail + le n'est donc pas appuyée par le sens.

Un modèle simple: items et arrangement

Si on considère que les morphèmes forment les unités atomiques du langage, et qu'on peut les combiner pour former des unités plus complexes comme des mots, il est tentant de supposer que la morphologie se résume à trouver les morphèmes par le test de la commutation, et trouver les combinaisons de morphèmes. Malheureusement, ou heureusement, les choses ne sont pas si simples, pour une variété de raisons que nous allons voir maintenant.

Les allomorphes

Il est facile de montrer que le même morphème peut prendre des formes variables. Regardons, par exemple, la série suivante:

En regardant les différents mots, on remarque qu'ils commencent ou bien par re- ou bien par ré- et que dans tous les cas, l'ajout de re- ou ré- signifie 'encore'. Mais comment expliquer le changement entre re- et ré-? En regardant de plus près, on constate que ré- se trouve devant des voyelles (a, é, i), tandique que re- précède des consonnes (c, f, l). La différence entre les deux formes est donc conditionnée par le contexte.

Dans un cas de la sorte, lorsqu'un même morphème possède deux formes distinctes selon le contexte, on désigne chaque forme par le terme d'allomorphe. Revenons maintenant à la différence entre café et cafe dans le contexte cafetière. On voit maintenant qu'il s'agit de deux allomorphes, le premier qui se trouve lorsque le mot est autonome, et le deuxième dans le contexte cafetière.

Les types de morphèmes

Les morphèmes ne sont pas tous du même type, comme on peut le voir par l'image suivante:

classes_morphemes

Pour commencer, on peut distinguer deux grandes classes de morphèmes. D'un côté, il y a les bases lexicales ou morphèmes lexicaux, c'est-à-dire, les noms, les verbes et les adjectifs. Ces morphèmes peuvent souvent exister de façon autonome, comme c'est le cas, par exemple, de chat, dort, ou malade. Il est à noter, cependant que certains mots sont composés de plus d'un morphème - par exemple, brise-glace, et que certains morphèmes lexicaux dans certaines formes n'existent pas de façon autonome - par exemple, construc-, un allomorphe de construire.

D'un autre côté, il y a les morphèmes grammaticaux, qui, le plus souvent, sont attachés aux morphèmes lexicaux. La classe des morphèmes grammaticaux comprend deux sous-classes, d'un côté les morphèmes flexionnels qui marquent le nombre, le genre, le temps, etc., et d'un autre les morphèmes dérivationnels, classe qui comprend les préfixes et les suffixes.

Une différence entre morphèmes dérivationnels et morphèmes flexionnels tient à leur action sur la base lexicale. Un morphème flexionnel comme -s, ajouté à un nom, ne change pas la classe du nom, qui reste toujours un nom. De même, une flexion verbale ajoutée à un verbe, laisse toujours un verbe. Par contre, dans le cas des morphèmes dérivationnels, surtout les suffixes, l'ajout du morphème à une base lexicale peut changer la partie du discours. Ainsi, si on ajoute le suffixe -eur au verbe acheter, le résultat est un nom: acheteur.

L'ordre des morphèmes

On constate aussi que l'ordre des morphèmes n'est pas aléatoire, comme le montre le tableau suivant:

Préfixe Base Suffixe Flexion
re- fais   aient
  achet eur s

Comme on peut le voir, les préfixes précèdent la base lexicale, et les suffixes la suivent. De façon générale, les morphèmes dérivationnels se trouvent plus près de la base que les morphèmes flexionnels, sans doute à cause de leur influence plus profonde sur le sens de la base.

Langue écrite, langue parlée et morphèmes

Nous avons déjà vu que la langue parlée et la langue écrite ne fonctionnent pas précisément de la même façon. Cette différence se manifeste également dans le cas des morphèmes. Pour l'illustrer, comparons les deux séquences suivantes, qui représentent la même phrase dans sa forme écrite et dans sa forme orale (représentée par un transcription alphabétique.)

  1. Les grands livres nous parlent toujours.
  2. /le gRã livr nu parl tuʒuR/

Posons ensuite la question suivante: pour chacune des séries, langue écrite et langue parlée, combien de marques du pluriel peut-on trouver? Dans le cas de la langue écrite, on trouve Les grands livres nous parlent toujours, donc quatre marques du pluriel. Par contre, dans la langue parlée, on ne trouve que /le gRã livr nu parl tuʒuR/, donc, une seule marque.

Si la présence d'un morphème exige un côté formel, on constate alors qu'on peut identifier quatre morphèmes dans la langue écrite: trois fois le -s et une fois le -ent. Mais dans la langue parlée, on ne trouve que l'opposition entre /le/ et /ə/. La langue écrite possède en général un plus haut degré de redondance que la langue parlée, dans le sens où la même information est transmise plus d'une fois.

Le morphème zéro

Comme nous l'avons vu dans la discussion de la notion de bit, la transmission de l'information exige une opposition entre deux choses, ou en d'autres termes, un choix. Or, dans le cas des morphèmes, on trouve des cas où la présence d'une forme peut s'opposer non pas à la présence d'une autre forme, mais plutôt à l'absence d'une forme. Prenons, par exemple, l'opposition entre garçon et fille. Le fait de remplacer une des formes par l'autre change la désignation du sexe, de mâle à femelle et vice-versa. Dans chaque cas, on a un morphème, comme on peut le démontrer par le test de la commutation: (garçon, petit-garçon, fille, petite-fille et c'est l'opposition entre les deux qui marque la différence de sexe.

Comparons cet exemple avec le couple tigre ~ tigresse. Ici, le féminin est marqué par la présence de -esse, et on peut démontrer que -esse est un morphème par la commutation: on trouve -esse avec le sens 'femelle' dans d'autres contextes comme hôtesse, duchesse, princesse, et on sait que tigre est un morphème par le fait qu'on trouve les deux mots tigre et tigresse, où tigre signifie 'grand félin des jungles'. Mais quelle est la forme qui signifie qu'il s'agit d'un tigre mâle? En fait, c'est l'absence de suffixe qui joue ce rôle. Dans de tels cas, on parle parfois d'un morphème zéro. Mais il faut faire attention. Ce n'est pas le zéro en tant que tel qui porte l'information, mais l'opposition entre zéro et quelques chose. On voit donc encore une fois que la notion simpliste des morphèmes comme de simples unités possède des défauts.


© 2014, Greg Lessard
Département d'Études françaises, Queen's University, Canada
Courriel: greg.lessard@queensu.ca
Notes sur la distribution