Morphologie et lexicologie


La morphologie dérivationnelle

Nous avons déjà vu qu'on peut diviser les morphèmes en trois grandes classes: les morphèmes lexicaux, appelés parfois les bases lexicales, composés de noms, de verbes et d'adjectifs; les morphèmes flexionnels, qui marquent le temps, le nombre, la personne, etc.; et finalement les morphèmes dérivationnels. C'est cette dernière classe que nous allons examiner ici.

Les classes de morphèmes dérivationnels

Les morphèmes dérivationnels sont de différentes sortes. On peut résumer l'essentiel du classement au moyen de l'image suivante:

derivation

Pourquoi la direction des flèches? C'est qu'une des fonctions principales d'un suffixe consiste à fixer la partie du discours. Ainsi, un mot français qui se termine par le suffixe -able sera un adjectif, comme dans le cas de utilisable, racontable, skiable. La base lexicale associée à ce suffixe deviendra alors un adjectif, même si en tant que base, il s'agit d'un verbe. Ainsi, skier (V) ==> skiable (ADJ).

Par contre, le préfixe opère sur le sens de la base, sans changer la partie du discours. Ainsi, illégal (il- + légal est toujours un adjectif, tout comme légal.

Ensemble, les préfixes et les suffixes représentent une sorte de 'machine grammaticale' pour rendre plus flexible les morphèmes de base. Nous allons maintenant voir le détail de cette machine, en commençant par les suffixes.

La suffixation

La contribution d'un suffixe est à la fois formelle (détermination de la partie du discours) et sémantique. Regardons, par exemple, la série suivante:

Dans tous les cas, la base lexicale est un nom (clous, vis... et le produit de la suffixation en -er est un verbe. Mais en outre, on constate que ces noms ont une caractéristique en commun: il s'agit d'objets utilisés pour attacher deux choses. Ainsi, un clou peut attacher deux morceaux de bois. Et le suffixe a aussi un sens. On peut donc définir clouer comme 'attacher au moyen de clous' et -er comme 'attacher au moyen de N', où N représente le nom, ici clou. (Par convention, on met les définitions entre guillemets simples.)

Prenons un autre exemple:

Ici, la base représente un nom de lieu et le mot suffixé un habitant de ce lieu. On peut donc définir -ien, tel qu'employé ici, comme 'qui habite N'. Dans ce cas-ci, la partie du discours reste la même (ici, un nom).

Il faut noter cependant qu'une même forme suffixale peut avoir plus d'un sens, et que différents suffixes peuvent porter le même sens. Pour un exemple du deuxième cas, regardons:

On voit que -ien, -ois et -ais, lorsque précédés d'un nom de lieu, peuvent tous les trois signifier 'habitant de N'.

Par contre, prenons la séquence -eur qui se trouve dans la liste suivante:

  1. longueur, largeur
  2. acheteur, vendeur

Dans le cas des exemples en 1, le suffixe que nous allons appeler -eur1 s'ajoute à une base adjectivale et ajoute le sens 'qualité d'être ADJ', mais dans les exemples en 2, le suffixe que nous allons appeler -eur2 s'ajoute à une base verbale et ajoute le sens 'quelqu'un qui V'. Dans le premier cas, le suffixe transforme un adjectif en nom, tandis que dans le deuxième, il transforme un verbe en nom. Nous pourrions parler alors de suffixes homonymes (même forme mais sens différents).

En somme, la suffixation est une sorte de machine grammaticale qui permet d'insérer un mot dans une phrase avec la partie du discours voulu, comme le montre le tableau suivant:

suffixes1

Cela s'accomplit par le fait qu'il existe des suffixes pour assurer la transformation entre les trois parties du discours principales en ce qui concerne les bases lexicales: les noms, les verbes et les adjectifs, comme l'illustre le tableau suivant:

suffixation1

Ainsi, on constate que pour changer un adjectif en un verbe, on peut se servir du suffixe -ifier (p.ex. solidifier), un verbe en un adjectif, -able, (p.ex. démontable), un nom en un verbe, -er (p.ex. clouer), etc. Il existe plusieurs suffixes pour chaque opération de transformation, chacun avec son sens propre et ses exigences en ce qui concerne la base lexicale.

Il existe aussi des suffixes qui changent le sens sans changer la catégorie grammaticale, comme l'illustre la liste suivante:

Ici, le suffixe -age signifie 'un ensemble de N', le suffixe -onner ou -oter 'V de manière peu forte' et -âtre 'qui tire sur ADJ', où ADJ désigne une couleur.

Finalement, il existe un suffixe (-ment qui change un adjectif en un adverbe, et qui signifie 'de manière ADJ', comme l'illustrent les exemples suivants:

Ici, la base adjectivale représente une manière.

La préfixation

Les préfixes sont des éléments qui agissent sur le sens de la base lexicale, sans changer la fonction grammaticale. On peut représenter cette action ainsi:

prefixes1

Un préfixe en français agit comme un adverbe ou une préposition, comme l'illustrent les exemples suivants:

Plus spécifiquement, les préfixes ont tendance à opérer sur les grandes dimensions sémantiques comme la négation, les relations à une norme, les relations dans le temps ou dans l'espace, ou bien les perspectives sur les opérations. Voyons quelques-uns de ces cas.

Dans le cas de la négation, un préfixe comme in- ou ses allomorphes il- ou ir- peut s'ajouter à un adjectif pour le rendre négatif, comme l'illustrent les exemples suivants:

Par contre, les préfixes sur- et sous- indiquent une relation autour d'une norme:

Les préfixes avant- et après-, tout comme pré- et post- portent sur les relations dans le temps et dans l'espace, et les préfixes dé- et re- permettent de désigner des opérations défaites ou répétées, respectivement.

Dans tous les cas, tout comme dans le cas des suffixes, on peut trouver la base lexicale, son sens spécifique, et le sens contribué par le préfixe.

Préfixes et suffixes

Il est possible d'ajouter plus d'un affixe à une base. Quand cela arrive, on peut parler d'une série dérivationnelle, ou les produit de chaque opération représente le point de départ pour l'opération suivante. Ainsi, en partant du mot construire, on peut ajouter le préfixe dé- pour désigner l'action de rendre non construit, dans le nouveau mot déconstruire. Et ce nouveau mot peut former le point de départ pour un autre mot à suffixe -ion, déconstructionavec le sens 'action de déconstruire'. Dans le cas des séries dérivationnelles, il faut toujours poser la question: est-ce que l'affixe que je vais ajouter peut s'ajouter au mot qui forme le point de départ?. Cela permettra de déterminer le bon cheminement des opérations. Ainsi, on sait que le préfixe dé- s'ajoute à un verbe, alors on sait qu'il faut l'ajouter avant -ion, qui transforme un verbe en nom.

Un cas spécial: la parasynthèse

Il est possible dans certains cas d'observer l'ajout simultané d'un préfixe et d'un suffixe. On parle alors de formation parasynthétique. Considérons les exemples suivants:

On constate que derrière chaque verbe, il y a un adjectif (sombre ==> assombrir, etc.). Mais on n'observe pas de cas où seul le préfixe s'ajoute à la base. Ainsi, on ne trouve pas assombre, assain, assouple. Et on ne trouve non plus le suffixe sans préfixe: pas de sombrir avec le sens 'rendre sombre', sainir, etc. L'ajout du préfixe et du suffixe est simultané, et leur contribution sémantique est ici 'rendre plus ADJ'.

Encore sur les allomorphes

Maintenant que nous avons vu des exemples de dérivation, il est possible de reposer la question des allomorphes de manière plus complexe. On sait que le français est une langue romane, donc basée sur le latin, et qu'il existe des mots comme arbre qui viennent du latin et qui ont évolué à travers les siècles. Nous avons vu aussi que le français a emprunté un certain nombre de mots directement au latin, par la voie de l'église ou de la terminologie scientifique. Une des conséquences de cette double histoire est l'existence d'une série de formes apparentées, où l'une des formes vient par la voie historique, l'autre par la voie d'emprunt. C'est le cas des formes suivantes, par exemple:

Nom Adjectif
main manuel
chat félin
chien canin

On voit que le nom vient par l'évolution du français, mais que l'adjectif vient d'une base latine. Il est donc clair que la notion d'allomorphe doit être étendue pour tenir compte non seulement des changements conditionnés par le contexte phonétique (dé- versus dés-), mais aussi des bases lexicales différentes mais apparentées. La notion de la morphologie comme le simple alignement de formes ne suffit donc pas pour décrire la réalité linguistique.


© 2014, Greg Lessard
Département d'Études françaises, Queen's University, Canada
Courriel: greg.lessard@queensu.ca
Notes sur la distribution